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Bonjour, je m’appelle Camille Moravia.

Non.

Bonjour je m’appelle XXXXXX.

Un jour, mon père en colère m’a téléphonée. Il a  dit : tu salis notre nom avec tes images à poil.

C’était il y a quelques années. J’aurais pu m’arrêter, là. J’ai préféré choisir mon nom.

Bonjour je m’appelle Camille Moravia et c’est mon premier souvenir de tentative de censure.

Tôt, j’ai été modèle nue parce que ça payait bien. Quand tu vends l’image de ton corps il arrive que l’autre pense pouvoir tout acheter. J’ignore si c’est la nudité l’argent l’amateurisme qui laisse envisager la possibilité de m’utiliser autrement qu’en simple modèle ou si la projection d’un désir entraîne l’autre dans une zone trouble mais à force d’avoir l’impression d’être un morceau de viande, j’ai choisi de m’accaparer mon image. J’ai choisi de penser ce réfléchissement, de montrer comment  par un regard biaisé, on peut basculer, passer de la vision de mon corps nu à un corps qui incarne  désirs et fantasmes. Quand on dit que les prostituées se coltinent toute la misère de monde, je m’y retrouve, mais je m’y retrouve gaiement. C’est une démarche volontaire. Etant femme et utilisant mon corps souvent nu comme miroir, je récolte des désespoirs des crachats des mots d’amour. Je les récolte sans filtre sans discours moralisateur, simplement comme un état des lieux de la multiplicité humaine. Si j’utilise l’image de la prostituée c’est parce que bien souvent les femmes m’y limitent et les hommes m’y fantasment. Le regard des femmes est bien plus dur sur moi que celui des hommes. Il y a du mépris et de la condescendance, comment peut-on tomber si bas. Il y a cette force de l’image qui empêche bien souvent de penser la démarche. La force de l’image déclenche des préjugés violents. Mon travail se situe là. Je ne m’en plains pas. Il faut du temps pour les démonstrations. Il arrive que  j’emploie l’expression, conviction politique, on opine gentiment en pensant quelle andouille. Pourtant j’y tiens. Je travaille, artiste ne me fait pas vivre. Je travaille avec des enfants. J’essaye de leur offrir la possibilité de produire des écrits et des images, parce que je crois qu’avec un esprit critique et quelques moyens, le monde de demain ira un peu mieux. Quand je regarde l’imagerie actuelle, celle qui montre la nudité, je trouve qu’elle est majoritairement érotique ou pornographique généralement photoshopée et rarement représentative d’une réalité. En travaillant sur l’intime, en m’utilisant, je tente à mon échelle de produire autre chose, de poser des questions, de donner une vision, d’une réalité.

Bonjour je m’appelle Camille Moravia. Je suis artiste plasticienne, on dit aussi artiste Facebook. Ce ne sont que des étiquettes limitatives. Je suis ou j’essaye d’être. Si j’ai choisi Facebook c’est parce que c’est accessible à tous. Il n’y a pas l’apparat d’une galerie, tout le monde peut ouvrir ma porte, anonymement  gratuitement sans distinction de classe sociale ou culturelle Je m’utilise comme miroir des projections. Dans sa performance Deborah De Robertis dit : je suis toutes les femmes. Dans mon boulot, j’essaye de dire : je suis ce que vous projetez.

Durant plusieurs mois j’ai façonné un personnage Facebook à partir d’autoportraits nus non photoshopés mais relativement explicites, parce que le public regarde plus une image parce l’expérimentation est souvent un bon exemple j’ai laissé les internautes me draguer, poser des commentaires salaces plus rarement, me défendre. Mon mur Facebook était un miroir des projections individuelles des commentateurs.

Personne n’a pensé ou du moins, écrit, qu’il y avait une démarche. J’étais une salope ego centrée, un joli petit cul, un boudin narcissique, ou plus consensuellement une exhibitionniste. Pourtant il arrivait que dans certaines brèches, par son aspect humain, on s’attache à mon personnage, qu’on m’offre la possibilité d’être quelqu’un. Les hommes plus que les femmes. Ça m’emmerde de le dire. Les hommes projettent des désirs quand ils me regardent, les femmes se regardent quand elles me voient. Je fais des généralités particulières je n’ai pas le temps ici de détailler. Partons du principe que je ne parle que de moi et que ces vérités posées ne sont ni limitatives ni universelles, quoique. Petit à petit j’ai agrémenté mes images de textes, définissant un nouveau cadre culturel. J’étais toujours une salope mais avec des références. Alors j’ai commencé à poser problème. Les signalements sont tombés, j’étais victime de censure. J’utilise ici le terme victime avec ironie. Je connais les règles de Facebook. Je suis faussement victime. Je choisis de publier des images qui n’entrent pas dans le cadre de ce site. Je laisse la possibilité aux internautes de signaler en publiant des posts signalables. C’est un simple clic un signalement. Et pourtant ce n’est pas un geste anodin si on le pense. Malheureusement on pense peu on est dans un sas qui autorise le j’aime/ j’aime pas, primaire. On se croit libre, on est parqué. C’est très intéressant les réseaux sociaux. Comment ils sont constitués comment on les utilise. Le robot Facebook est passé sur mon profil, ma page. Derrière un robot se cache d’abord un individu.   Tous les mois avec le même nom il fallait tout recommencer. Il me fallait contourner la censure dans mes publications, passer au suggéré. Les contours d’une œuvre artistique commençaient à apparaître si on savait regarder. Les contraintes m’excitaient. Une fausse bataille à mener. J’ai renfilé ma culotte je suis passée de la salope à l’opprimée.

Un soir j’ai publié un statut qui disait : Bonsoir pour des raisons uniquement artistiques j’ai besoin de la liste des gens désirant faire l’amour avec moi. Et j’ai créé un événement. Les gens m’envoyaient des messages, des mots d’insultes des candidatures, persuadés que j’allais sélectionner quelqu’un avec qui baiser. L’intitulé était clair : Des gens désirant faire l’amour avec moi. Nul part n’était écrit l’espoir d’une réciprocité mais les mots comme les images sont mal lus. Je n’ai répondu à personne, j’ai collecté les adresses des participants auxquels j’ai envoyé un mouchoir avec mes initiales brodées en leur demandant simplement une trace de leur désir. L’événement a été signalé et supprimé dans les 24h. Mais ça avait suffi. J’ai récupéré 68 mouchoirs. La plupart masculins, beaucoup de traces de sperme cachées entre deux poèmes, quelques mots d’amour deux trois d’excuses, des dessins. Mon travail c’est ça. M’utiliser pour laisser voir chacun. ça commence souvent par des réactions primaires  petit à petit on gagne du recul, on commence à penser. J’ai été quelques temps une salope censurée.  J’ignore si la démonstration avec le temps aurait été remarquée. Un homme, avec un nom, a posé son regard et ses mots et je suis devenue artiste.
Quand Bernard Marcadé a décidé de me présenter au prix Aica, j’ai perdu mon anonymat. Il mettait à jour en présentant mon travail en images et en mots une démarche. J’avoue que ça a foutu le bordel dans ma production, je n’étais plus tout le monde j’étais artiste. Je suis obligée de réorienter mon travail, ce n’est pas grave, je suis un peu paumée mais c’est bien. Il faudrait ici s’interroger sur le fait qu’encore une fois c’est un homme qui me soutient sur ce qui a fait qu’il a posé les yeux sur une démarche artistique et non sur une femme qui tente. Je suis convaincu qu’il a posé des mots sur l’ensemble, la femme l’artiste la midinette. Ce qui me surprend ici, et ce n’est pas rhétorique c’est l’absence de soutien de penseurs de l’art sur la performance de Deborah De Robertis. On peut parler d’une mécanique de la censure mais avant même la censure il me semble qu’il y a un aveuglement ou une volonté de ne pas voir et c’est inquiétant. En taxant d’exhibitionnisme la performance d’une artiste, on nie sa pensée, on nie l’artiste  Si l’art ne donne pas à voir, si l’art ne dérange pas, c’est un art mort qui tourne sur lui-même. Censurer : évite de penser, d’analyser. On est dans une réaction primaire. Censurer empêche d’avancer. Pourtant, ça serait bien d’avancer un peu.

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